Pourquoi Data For Good reprend le contrôle de ses outils ?

TL;DR

Dans ce premier numéro de “Vers l’autonomie et au delà”, on vous raconte comment Data For Good a fait son auto-critique en réalisant que le fonctionnement de l’asso dépendait énormément de logiciels propriétaires américains. On analysera donc ensemble l’utilisation politique du secteur de la tech américain, avant de vous expliquer pourquoi Data For Good souhaite reprendre le contrôle de ses outils.

  • Techno-capitalisme : comment les États-Unis utilisent la tech...
  • Techno-solutionnisme : comment s'est-il emparé des esprits...
  • Techno-impérialisme : comment le secteur de la tech est-il un outil...

Pour finir sur une note plus joyeuse on vous expliquera notre plan pour retrouver notre autonomie, avec une première échéance pour la communauté de bénévoles : notre migration sur Mattermost à partir du 8 Décembre !

📆 On vous invite d’ailleurs à un Webinaire le 05 Décembre 2025 pour pouvoir vous expliquer plus en détail ce sur quoi on travaille (avec des supers invité.es).

Un changement de paradigme

Il n’aura probablement échappé à aucun observateur que l’année qui vient de s’écouler a été l’occasion d’une transformation apparemment radicale des relations diplomatiques et économiques internationales.

L’impérialisme, s’il ne change pas de nature, se durcit dans sa forme.

Nous n’entrerons pas ici dans une analyse détaillé des implications géopolitiques de l’élection de Donald Trump en Novembre 2024, nous n’en avons ailleurs ni la compétence ni la prétention. En tant que professionnels du numérique, et de la “tech” en général, il nous apparaît néanmoins que de nombreuses choses ont changé dans le rapport qu’entretiennent notre secteur, nos professions, ses entreprises et leurs dirigeants avec la politique.

En effet, si dès 2016 des voix fortes de la Silicon Valley comme celle de Peter Thiel avaient exprimé leur soutien envers le président américain, c’est bien à l’occasion du ralliement d’Elon Musk à la campagne du candidat républicain en Juillet 2024 (date de création de son America Pac) que le ton de l’industrie entière semble avoir changé.

Elon Musk, fréquemment classé homme le plus riche du monde, et à ce jour seul homme à avoir dépassé les 400 milliards de dollars de fortune personnelle estimée en Décembre 2024, est devenu au cours des 10 dernières années une des figures emblématiques de l’industrie tech américaine.

Son story-telling personnel, à grand renfort de sorties iconoclastes, de tweets cryptiques, de biographies (dont une commandée au biographe de Steve Jobs), de spéculation financière et bien sûr de frasques diversess’est entouré de mythe, de légende

Cette légende l’a propulsé au rang d’entrepreneur à succès de premier ordre. Cette légende, à laquelle on associe une forme de rationalité et de génie absolu est pourtant mise à mal quand on considère ses positions récentes, qui s’éloignent de plus en plus des faits et du consensus scientifique au profit de thèses racistes, complotistes, et anti-intellectuelles, ou quand on examine d’autres facteurs de la réussite apparente d’Elon Musk, comme le poids des financements publics sur sa fortune.

Si son ralliement à la campagne de Trump n’a pas été une surprise pour la plupart des observateurs, il est intéressant d’analyser précisément les raisons soutenant son engagement. D’analyser aussi comment les positions suprémacistes qu’il défend depuis quelques années sont en fait la suite logique d’un système de pensée capitaliste dont la seule issue est la domination impérialiste.

Dès le départ, pendant toute la campagne, et pendant les premiers mois du second mandat Trump, Musk est l’avocat de la dérégulation, et du désinvestissement de l’état dans tous les aspects de la vie sociale sur l’autel de l’efficacité économique. En tant que grand propriétaire de capital, et propriétaire d’entreprises à forte intensité capitalistique, mais reposant sur le travail d’une main d’oeuvre qualifiée, Musk ne cache pas ses intentions : imposer un nouveau rapport de force entre le capital et le travailréduire au maximum la protection sociale ainsi que l’action de l’état dans l’organisation du travail, et rendre plus compétitives les activités industrielles américaines.

Si ses positions semblent trancher avec les intérêts du reste du secteur de la tech, qui dépend encore largement de main d’oeuvre qualifiée pour garantir sa compétitivité, son engagement politique entraine dans son sillage, comme la chute d’un premier domino, un grand nombre de dirigeants d’entreprises tech, ainsi que de nombreux acteurs de l’industrie.

On peut citer à ce titre, Mark Zuckerberg, dont l’image a beaucoup changé fin 2024, ou Jeff Bezos mais aussi des entrepreneurs moins connus de la tech comme Guillermo Rauch (Vercel).

Il est donc important de se demander quelle place a la tech dans le narratif déployé par l’administration Trump, mais aussi de comprendre à quoi servent ces outils aujourd’hui.

👩‍💻 La tech comme outil politique

Nous avons identifié trois axes sur lesquels le secteur de la tech est aujourd’hui mobilisé par la droite conservatrice américaine.

Le techno-capitalisme

D’abord, on ne peut faire l’économie d’une analyse économique du problème.

Le secteur tech représente aujourd’hui environ 30% de l’indice boursier américain de référence, le S&P500. C’est le premier marché représenté dans l’indice en volume (capitalisation boursière des entreprises listées), mais c’est aussi un formidable vecteur de croissance économique.

En 2024, les Magnificent Seven, soit les sept entreprises tech avec les plus grandes capitalisations boursières (Apple, NVidia, Microsoft, Meta, Amazon, Tesla, et Alphabet) représentent plus de la moitié des gains du S&P500.

Dans ce contexte, on comprend que la protection des intérêts des investisseurs dépend de la capacité de ce secteur à tenir la promesse d’une croissance toujours plus forte et pérenne. 

Les États-Unis traversent depuis plusieurs années une crise de leur compétitivité économique, en particulier sur le plan industriel. Cela peut paraître étonnant tant les choix faits sur le plan énergétique rendent l’énergie peu coûteuse économiquement (bien que très couteuse sur le plan environnemental), mais c’est aussi le résultat d’une politique monétaire favorisant les importations américaines, rendant symétriquement les industries intensives en travail peu compétitives à l’international.

La crédibilité d’une promesse chimérique d’un secteur tech aux débouchés toujours plus vastes, crééant sa propre demande, aux coûts marginaux faibles et aux marges élevées reste donc l’un des piliers de l’attractivité des États-Unis.

En ce sens, grands entrepreneurs (et surtout propriétaires) de la tech, investisseurs privés et dirigeants politiques sont incités à travailler ensemble à protéger leurs intérêts économiques.

On observe en outre une concentration très forte du pouvoir d’allocation du capital, laissant dans les mains de quelques entreprises privées et quelques individus le choix d’allouer une masse de capital à des projets ayant un impact réel sur la vie de tous. 

C’est ainsi que quelques acteurs privés tentent d’imposer la généralisation de l’IA générative.

Après avoir investi des centaines de milliards de dollars à son développement et à la construction d’infrastructures permettant de la faire fonctionner, les entreprises qui participent à cet écosystème sont face à un paradoxe : l’émergence de débouchés économiques rentables pour l’IA générative est rendue obligatoire par le capital engagé dans son développement. Autrement dit, selon les Big Tech, nous n’avons pas le choix que d’accueillir à bras ouverts l’arrivée de l’IA générative dans tous les aspects de nos vies. 

Si les enjeux sociaux, environnementaux, et politiques soulevés par l’IA générative devraient être discutés collectivement, seules ces quelques entités, aux financements presque illimités, peuvent aujourd’hui prendre part à la compétition effrénée sur le marché de l’IA générative, avec pour seul but la concentration d’encore plus de parts de marché, de pouvoir et de capitaux.

Le techno-solutionnisme

La promesse économique du secteur tech comme levier de création de richesses, implique une seconde promesse : la tech peut, doit, et va régler tous les problèmes auxquels vont se heurter les modes de vie actuels.

Si Elon Musk fascine autant, et a fait tant d’adeptes, c’est entre autres parce qu’il répète volontiers que la solution à tous les défis auxquels l’humanité fait face se trouve dans la technologie. Nous trouverions donc, à l’écouter, toutes les ressources dont nous aurons besoin à travers l’exploitation spatiale. Nous résoudrions les problèmes de pollution atmosphérique par l’extraction de métaux rares utilisés ensuite pour produire des milliards de batteries pour remplacer les véhicules thermiques. Nous trouverions une source d’énergie infinie dans la construction pour tous de panneaux solaires individuels à domicile.

Le techno-solutionnisme s’est emparé de l’industrie de la tech, parce qu’il est la seule conclusion logique à laquelle des intérêts capitalistes reposant sur une croissance soutenue et durable peut arriver pour prétendre que son modèle est viable. Si Elon Musk en est un digne représentant, il n’est évidemment pas isolé.

C’est aussi un narratif qui paraît optimiste, tourné vers l’avenir, et qui, surtout, permet de ne pas remettre en question les modes d’organisation de la production, de la consommation, du travail et des rapports sociaux auxquels le capitalisme nous a habitué depuis plusieurs décennies.

Il est donc séduisant, et particulièrement insidieux car il se présente comme confortable et ne remet en question aucun status-quone demande aucun compromis de vie.

À Data For Good, nous ne croyons pas au techno-solutionnisme.

Nous pensons que la technologie ne résout pas automatiquement tous les problèmes, que l’usage de la technologie doit être réfléchi, que les coûts, économiques, environnementaux, mais aussi sociaux liés aux technologies mises en place doivent être étudiés, et que l’innovation est loin d’être toujours synonyme de progrès.

Il nous apparaît en outre, que sous des airs optimistes, l’imaginaire de ceux qui usent de leur influence pour diffuser l’idée selon laquelle la technologie résoudra tous nos problèmes est un imaginaire particulièrement mortifèrepessimiste, et triste

Le techno-impérialisme

Le dernier volet de l’utilisation politique du secteur tech américain à analyser est bien sûr son importance capitale dans le déploiement concret de l’impérialisme aujourd’hui.

Les logiciels et algorithmes édités par les entreprises de la tech sont pétris d’idéologie. Ils sont écrits et pensés avec des intérêts précis en tête, qui sont parfois très éloignés de ceux de leurs utilisateurs. Ils travaillent aussi sur des volumes d’information tellement grands que les comportements de certains algorithmes sont parfois difficiles à comprendre précisément, même pour leurs éditeurs.

Depuis le scandale Cambridge Analytica, la place des réseaux sociaux dans nos débats démocratiques est connue, documentée et analysée. Bien que les parlementaires américains eux-mêmes commencent à remettre en question les situations de quasi-monopoles existant sur ces marchés, la cardinalité de ces espaces d’échange et de leur éditorialisation dans les débats sociaux reste indéniable. 

Elon Musk ne s’est pas caché de ses ambitions éditoriales pour le réseau social Twitter (maintenant X) lors de son rachat, et on ne peut lui reprocher d’avoir fait autre chose qu’exactement ce qu’il avait annoncé. Malgré une prétendue liberté d’expression totale sur les réseaux sociaux (dans l’esprit du premier amendement de la consitution des États-Unis), les exemples d’éditorialisation algorithmique des contenus sont légion.

Lors de la pandémie de Covid 19 par exemple, Mark Zuckerberg, activement pro-vaccin a décidé de retirer de son réseau social de nombreux contenus opposés aux vaccins. Il reviendra d’ailleurs par la suite sur cet épisode en se déchargeant de toute responsabilité, en refusant d’assumer sa position de l’époque pourtant pro-science, et en incriminant l’administration Biden dans un épisode du podcast de Joe Rogan, symptôme de son changement de cap idéologique.

À l’ère de l’IA, où la grande majorité des modèles grands publics sont développés par des entreprises privéesl’éditorialisation des informations utilisées à l’entraînement de ces modèles pose question.  

Si l’on voit la création de ces modèles comme une boîte noire qui prendrait l’ensemble des connaissances humaines pour les digérer et les objectiver, la réalité est toute autre. 

Il existe des biais de sélection sur le corpus d’entrée évidemment, mais surtout, ces modèles sont encore largement réentrainés à la main par des travailleurs humains aux conditions de travail déplorablessur la base d’instructions strictes édictées par les entreprises elles-mêmes.

Sur ce sujet encore, Elon Musk est un livre ouvert. Il a récemment décrit précisément les modalités éditoriales d’entraînement de Grok 4, la dernière version du modèle édité par son entreprise xAI. L’idée selon laquelle le corpus d’entraînement d’un modèle doit être “corrigé” et “purgé de ses erreurs” par des humains met bien en avant le problème de fond : qui décide de ce qui est vrai ?

Dans ce moment politique où les États-Unis font disparaître des masses d’information administratives conséquentes, le choix des sources et des procédés éditoriaux utilisés à l’entraînement des intelligences artificielles grand public est un sujet crucial, dont on ne peut nier qu’il est emprunt d’idéologie. Pour la plupart des modèles grands publics on ne connaît d’ailleurs ni précisément la composition du corpus d’entraînementni les poids donnés à ces informations utilisées par les modèles.

C’est d’ailleurs le premier reproche fait aux modèles non-américains comme ceux édités par le chinois Deepseekdont les financeurs, et les motivations idéologiques sont scrutées à la loupe à chaque nouvelle itération. 

Dans le pré carré de la tech américaine, aucune incursion ou menace n’est tolérée. L’hégémonie quasi-mondiale du logiciel américain est un levier idéologique très puissant, et un outil de domination de plus dans l’arsenal impérialiste américain.

Il est à ce titre bon de rappeler le contexte légal autour de la protection des données de citoyens européens aux États-Unis.

Du Patriot Act au Cloud Act en passant par le FISA, le contexte réglementaire américain a créé un vide autour de la protection des données pour qui n’est pas citoyen américain.

Les entreprises américaines sont soumises à ces textes, et ont une obligation de moyen à fournir aux administrations américaines (sans toujours devoir passer par la justice) toute donnée jugée utile. Il va sans dire que cela pose problème, car on ne peut de fait pas compter sur une entreprise américaine, même si elle héberge effectivement nos données sur le sol européen, pour désobéir à la loi de son pays et garantir la confidentialité des données stockées.

Cela ne passe d’ailleurs pas toujours inaperçu.

🤔 Et data for good dans tout ça ?

À travers cet article, nous avons vu toutes les raisons de questionner nos usages des services centralisés. Nous avons beaucoup insisté ici sur les services américains, ce pour deux raisons principales : 

  • Les acteurs de la tech américaine sont les plus compétitifs sur leurs marchés. Slack, ou la suite Google Workspace par exemple sont hégémoniques sur leur segment, et les alternatives comparables (en termes de fonctionnalités et de coût) sont souvent américaines
  • En Janvier 2025, malgré la mise en place de plusieurs outils auto-hébergés, nous avons fait le constat que la bonne marche de l’association dépendait encore beaucoup d’outils américains propriétaires.

À Data For Good, nous pensons que la façon dont on fait les choses est au moins aussi importante que ce que l’on fait effectivement. Nous devons montrer l’exemple, marcher sur une ligne de crête qui nous semble exister, pour un usage rationnel, modéré, et critique de la technologie.

Gardant cela en tête, et en ayant fait tous les constats présentés au dessus, il nous est donc impossible de ne pas remettre en question notre suite d’outils actuels et les usages que nous en avons.

Nous nous sommes donnés un an et demi pour sortir des Big Tech, et héberger nous-même autant de services et d’outils que possible. 

Partout où nous le pourrons, nous choisirons des outils libres, et nous en proposerons des implémentations ouvertes à d’autres structures, avec une démarche de création de communs numériques.

Nous avons donc lancé une grande démarche d’identification de nos besoins, pour bien comprendre à quoi nous servent les outils utilisés actuellement. Nous avons ensuite élaboré un cahier des charges, nous permettant d’entamer une recherche d’alternatives pour construire notre propre suite. 

Nous nous référerons à ce cahier des charges pour répondre à nos besoins, et remplacer les outils qui doivent l’être, avec trois objectifs clairs :

  • Gagner en autonomie, que ça soit du point de vue de la souveraineté ou de notre compétence à maintenir nos outils en condition opérationnelle nous-mêmes
  • Mieux garantir la sécurité de nos données et la non-consultation de celles-ci par des entités externes, qu’elles soient privées ou institutionnelles
  • Construire une suite d’outils cohérente, et partout où c’est possible, penser ces outils et leur articulation entre eux comme des communs numériques que d’autres pourront se réapproprier.

Nous espérons que cette démarche (qui est loin bien sûr, d’être la première dans le genre) suscitera l’intérêt d’autres organisations, et qu’en parler nous permettra d’échanger avec d’autres qui sont intéressés par cette idée ou qui l’ont déjà mise en place.

Nous documenterons notre démarche à travers cette newsletter, et nous vous invitons à vous y abonner pour suivre chaque mois un nouvel épisode de nos aventures vers l’autonomie. 

Nous organisons en outre un webinaire le Vendredi 05 Décembre 2025 pour parler de notre démarche. N’hésitez pas à nous suivre sur LinkedIn pour plus d’informations sur cet évènement.

🚨🚨🚨 MIGRATION MATTERMOST 🚨🚨🚨

Préparez-vous pour la grande migration de Slack vers Mattermost ! Nous mettons tout en place pour organiser une migration fluide et facilitée, qui s'opérera le 08 décembre.

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